lundi 20 juillet 2009

STRIKE THE PAUSE

Lunch Break, 1989 - courtesy galerie Emmanuel Perrotin

Dans ses Historiam Naturalis, Pline l’Ancien rapporte cette anecdote relative à la vocation de Lysippe, réputé être l’introducteur du naturalisme dans la sculpture. Un jour qu’on demandait au peintre Eupompos quels maîtres l’ont inspiré, ce dernier aurait répondu « tous ceux-là », signifiant ainsi que « seule la nature mérite d’être imitée (Naturam ipsam imitandam esse, non artificem) ». Cette réponse du peintre, qu’il entendit accidentellement, aurait décidé le jeune Lysippe à se consacrer à la sculpture, c’est-à-dire reproduire dans la matière inerte les formes du vivant.

Une autre anecdote issue de la littérature grecque nous vient à l’esprit en voyant les sculptures de Duane Hanson récemment montrées à la galerie Emmanuel Perrotin à Paris. Le frère de Lysippe, Lysistrate, aurait essayé de dépasser son frère dans l’imitation du réel et eu l’idée de faire des moules à partir de formes vivantes afin d’obtenir des ressemblances parfaites.

Ce « lifecasting » est le secret de fabrication de la sculpture réputée hyperréaliste de Duane Hanson. À la façon de Lysistrate, on pourrait être en droit d’attendre d’un tel procédé qu’il nous donne une représentation fidèle et authentique du vivant, autrement dit qu’il nous trompe et nous donne l’impression d’être devant ces hommes et ces femmes réels, et non devant leur double éternellement immobile et figé. Or un certain malaise s’empare de nous quand nous nous trouvons en face de ces singulières statues qui reproduisent « trait par trait et détail par détail » des ouvriers en pause déjeuner, une femme vendant des livres d’art, un étudiant appuyé contre un mur, autant de personnages qui sont comme arrêtés sur « pause ». Ce malaise vient, il me semble, du fait que la précision hyperréaliste du rendu à laquelle parvient l’artiste ne peut pas, et cela de façon essentielle, conférer à ses objets un souffle vital, du moins ce qui pourrait le suggérer. L’histoire de l’art nous apprend que cette impression de vie, autrement dit cette respiration, fut conférée aux figures peintes non par la précision du rendu mais par l’introduction d’un léger flou, l’invention du sfumato par Léonard. Et c’est bien cette absence de respiration qui plonge les hommes et les femmes de Duane Hanson dans une inquiétante léthargie.

Cette dernière n’est pas un défaut de l’œuvre, mais selon moi sa grande qualité, un des principes de sa force et de sa cohérence et ce par quoi elle s’inscrit dans l’histoire de l’art.

Parmi les premières sculptures de Hanson, nombreuses sont celles qui figurent des morts : Abortion (1966), Accident (1967), War (1967). Par la suite rares sont les sculptures qui représentent des individus en mouvement : Policeman and rioter (1967), Rock singer (1971). Dans la grande majorité des cas, les individus sont saisis dans un temps de pause et d’attente : un joueur de football américain assis sur son casque, un chômeur attendant qu’on l’emploie, un homme à la jambe dans le plâtre, un voyageur endormi sur ses bagages, une femme vendant de vieux tableaux et de vieux livres. Cet attachement particulier aux personnages immobiles s’explique aisément par les spécificités du médium utilisé par l’artiste. On ne saurait pour autant le réduire à une simple commodité technique. D’autant qu’il n’est pas tant question d’arrêt du mouvement mais plutôt de suspension du temps. Les hommes et les femmes de Hanson sont en arrêt d’activité. Bien qu’ayant les apparences du vivant, ils paraissent avoir été exclus du flux de la vie, comme les personnages du château de La Belle au bois dormant plongés par une fée dans un sommeil de cent ans.

L’œuvre présente une forte unité entre ses sujets et leur mise en forme. Les ouvriers de Lunch Break (1989), le plus beau groupe exposé chez Perrotin, figés dans une pause éternelle, sont condamnés à un repos éternel qui a l’apparence de la mort. Celle-ci doit s’entendre comme un arrêt du temps et une cessation d’activité. S’exprime ici dans le plus grand silence, et avec d’autant plus de force, le lyrisme populaire de la menace du chômage et de l’exclusion, synonyme de mort sociale. Ainsi le thème pop chez Duane Hanson, qui passe par le choix de ne représenter que des hommes et femmes des classes populaires, apparaît aujourd’hui dans toute sa force de protestation. On peut penser que ces hommes et ces femmes, pour beaucoup, ont perdu leur maison et leur emploi suite à la crise des subprimes. Bien que toutes réalisées au siècle passé, ces sculptures trouvent alors une fonction documentaire, témoignant de l’existence des classes populaires américaines et de la violence du capital.

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